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Les sentiments derrière les mots

Étudiante au doctorat, Sofia Benyahia publie Ces mots que les femmes détestent.

À la librairie du Pavillon 3200 Jean-Brillant, le livre de Mme Benyahia se trouve dans la section "Linguistique". Ailleurs, vous pourriez aussi le retrouver sous "Psychologie","Sociologie", "Essai", "Publications québécoises". C'est que l'ouvrage est un peu tout cela à la fois!

"Bloc honteux", "hystérique", "grossesse", "je t'aime beaucoup" et "Québécois pure laine" sont des mots que les femmes n'aiment guère. Et il y en a beaucoup d'autres. Dans Ces mots que les femmes détestent, Sofia Benyahia, étudiante au doctorat en linguistique, en répertorie 2000 exemples. Intriguée par le rapport entre l'affectif et la langue, Mme Benyahia a interrogé 200 femmes, dont une soixantaine de personnalités publiques, afin d'effectuer sa recherche qui se veut rigoureuse mais "conviviale et non académique", de dire celle qui a écrit cet essai pour s'aérer du travail universitaire.

D'entrée de jeu, la linguiste avoue avoir constitué son échantillon de répondantes à partir de son propre intérêt pour les grandes dames du Québec. Parmi ces femmes, on retrouve notamment l'éditorialiste Lise Bissonnette, les politiciennes Solange Chaput-Rolland et Monique Simard, ainsi que la linguiste Marie-éva de Villers. "J'avais envie de rencontrer toutes ces femmes qui m'intriguaient par leurs propos", déclare Mme Benyahia qui, bien qu'autorisée à dévoiler leurs noms, s'est dite mal à l'aise d'associer nommément les personnalités à leurs citations, surtout lorsque celles-ci relevaient de l'intime ou du personnel. "Il est néanmoins possible pour le lecteur astucieux, précise-t-elle, de retracer les Marie Laberge, Marie-France Bazzo, Luce Dufault et autres vedettes à l'aide de la page des remerciements, de l'indication du métier et de l'âge des répondantes." Mme Benyahia a également recueilli les commentaires de 30 étudiantes du Collège de Rosemont et de 109 auditrices de l'émission Indicatif présent, animée par Marie-France Bazzo sur les ondes de Radio-Canada.

Contre le politiquement correct
"Quels sont les mots que vous détestez?" La question a suscité beaucoup d'intérêt. Les femmes ont même souligné l'originalité, la difficulté et l'aspect psychologique de l'exercice. "C'est une interview psychanalytique!" a dit Marie-France Bazzo. Enthousiasmée par le projet de l'étudiante, l'animatrice a, à son tour, demandé à ses auditrices quels étaient les mots qu'elles détestaient et la ligne n'a pas dérougi! "Il est vrai, admet Mme Benyahia, qu'il s'agit d'une question indiscrète, mais cela n'a pas empêché les femmes de s'exprimer librement." Et même que certaines n'ont pas leur langue dans la poche!

Les mots violents, vulgaires et racistes, comme "folle", "pouffiasse" et "nègre", les femmes ne veulent pas les entendre! La mode du "politiquement correct" n'a pas plus leur faveur, ni le "mauvais parler" et le jargon "pseudo-scientifique". Surprenant? "J'aurais été déçue, explique l'auteure, si toutes les réponses ne s'étaient rapportées qu'aux évidences. Même chose si tous les commentaires des femmes s'étaient avérés des diatribes contre les hommes."

L'ouvrage contient en tout 28 chapitres et autant de thèmes, présentés par d'amusantes introductions de l'auteure. D'origine marocaine et musulmane de religion, cette femme de 33 ans pose un regard drôle et sévère à la fois sur les thématiques reliées aux éléments linguistiques qui agacent. Par exemple, dans le chapitre sur la religion, elle écrit: "'Voile', 'voilée', bon Dieu qu'ils m'interpellent ces mots-là! Honnêtement, ce qui m'étouffe là-dedans, c'est cet assujettissement aux frémissements troublants qui pourraient assaillir un homme qui me verrait les cheveux ou les bras. De toute façon, j'ai pas de beaux cheveux. Ils frisent méchamment, comme mon goût pour la liberté."

Condescendance et hypocrisie
Au chapitre des familiarités, l'expression condescendante "Ma p'tite madame" soulève la colère de ces dames. Une écrivaine de 49 ans explique pourquoi cette expression la met hors d'elle: "Dans 'Ma p'tite madame', on sent très bien qu'on nous considère comme un peu faibles, naïves, moins intelligentes." Même phénomène avec les mots "bébé" et "poupée". Et puis, il y a aussi les "non-voyant" à la place d'"aveugle" et "en chair" à la place de "grosse" qui les agacent profondément parce qu'ils dissimulent la réalité.

"Ce ne sont pas tant les mots eux-mêmes, comme 'dégraisser', 'handicapé intellectuel', 'bénéficiaire' ou 'créer des synergies', qui irritent, mais plutôt le contexte socio-économique auquel ils renvoient: coupures de postes, hypocrisie, occultation des inégalités sociales et langue de bois." à travers tous ces états d'âme qui en disent long sur les femmes et leur relation avec le langage, on perçoit aussi l'évolution de la langue dans la société. "Il y a 50 ans, soutient Mme Benyahia, des mots comme 'contraception' étaient chuchotés par le 'sexe faible'. Aujourd'hui, la contraception, il faut en parler, et 'sexe faible' a décrépi jusqu'à fossilisation."

Actuellement inscrite au troisième cycle en linguistique, Mme Benyahia a décidé de réaliser un ouvrage, non universitaire et lié à ses intérêts, où elle pourrait mettre en application ses connaissances et habiletés en communication apprises à l'Université. Elle en avait assez d'étudier la langue comme un système dont on essaie de comprendre les différentes composantes et leurs articulations. Ce qui l'intéresse avant tout, c'est le rapport entre le locuteur et la langue et les sentiments sous-jacents aux mots.

Quitter le cocon
Dans son cheminement d'écriture, elle s'est trouvée de nouveau devant un dilemme. "Une fois tous les thèmes dégagés, je me suis interrogée à savoir comment présenter les données et quelle place m'accorder dans le livre. Ma première réaction a été de l'ordre du réflexe universitaire. Prendre un thème, le politiquement correct par exemple, et faire une synthèse des lectures qui s'y rapportent: comment le mouvement est-il né dans les collèges américains pour se propager au Canada anglais d'abord, au Québec et en Europe ensuite? De cette façon, je me dirigeais tout droit vers ce que je voulais éviter: les chiffres et l'analyse savante. Ma volonté d'aller de l'avant s'amenuisait à mesure que je me cantonnais dans cette optique analytique." Jusqu'au jour où elle s'est autorisée à écrire, librement et spontanément, d'une manière personnelle.

Selon la jeune auteure, la confiance en soi, sans laquelle tout effort apparaît pour ainsi dire impossible, sert d'assise pour mener à terme un projet. "L'université comme nul autre milieu favorise le développement de cette confiance ainsi que l'émergence des idées. Mais il arrive un temps où il faut quitter ce cocon, douillet et confortable, pour d'autres horizons où le pire qui puisse arriver n'est plus une mauvaise note", dit celle qui a plein d'autres projets en tête.

Dominique Nancy
Collaboration spéciale

Sofia Benyahia, Ces mots que les femmes détestent, Montréal, Les Éditions Stanké, 1998, 190 pages.


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